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Sophia Chikirou
Je remercie les deux rapporteurs pour ce travail particulièrement riche et intéressant. La francophonie et la langue française sont partagées par vingt-neuf États. Ce que nous affirmons avec conviction, avec Jean-Luc Mélenchon, qui travaille sur ces questions depuis longtemps – et Aurélien Taché a parfaitement traduit cette vision dans le rapport à travers des propositions concrètes – c’est que le français constitue une langue commune, résultat d’une créolisation linguistique. Il ne s’agit pas d’une langue morte, mais d’une langue vivante qui évolue quotidiennement et s’enrichit constamment. Le français, comme le disait Kateb Yacine qui se décrivait comme « colonisé décolonisé », représente « un butin de guerre » pour de nombreux peuples dans le monde, dont je suis. Affirmer aujourd’hui que le français est une langue commune créolisée constitue une fierté. Lorsque le sage montre la lune et que l’idiot regarde le doigt, que pouvons-nous y faire ? J’ajoute que la copropriété de la langue française est désormais essentielle à affirmer. La proposition de créer une Académie internationale de la langue française constitue une idée qui mérite d’être mise en œuvre. Il est regrettable de constater que la langue française, pourtant outil de souveraineté pour un État, ne parvient pas à résister face à la domination de l’anglais dans toutes les institutions. Nous devons nous battre pour défendre cette langue française que nous partageons avec vingt-huit autres États et plusieurs centaines de millions de personnes, pour qui elle représente la langue de communication, de travail et d’émancipation. Nous pouvons en être fiers et cette langue doit s’enrichir. Il est nécessaire de lutter contre les anglicismes et contre la tendance d’Emmanuel Macron à introduire l’anglais partout, démarche totalement inutile. Cherche-t-il à démontrer qu’il est à la mode parce qu’il parle couramment l’anglais ? Cela n’a aucune importance. Nous sommes extrêmement fiers de parler couramment français avec tous ceux qui le parlent également. Le français n’est pas un outil de domination et nous devons nous affranchir de cette conception. C’est pourquoi nous affirmons notre volonté de construire ensemble la langue française du futur, celle des jeunes générations qui nous font face. Nous la co-construirons avec toutes ces personnes à travers le monde qui la transforment continuellement. Il s’agit d’un véritable projet politique : utiliser la langue française non comme instrument de domination, comme ce fut le cas par le passé, mais comme outil de partage et de solidarité. La langue française doit servir au rapprochement des peuples, et c’est ainsi que nous la défendons. Je vous remercie pour les nombreuses propositions particulièrement pertinentes contenues dans ce rapport. Des alertes majeures doivent être lancées, notamment quand le gouvernement annonce une réduction de 75 % du budget de l’AUF, premier réseau d’enseignement supérieur au monde. Parallèlement, 100 millions d’euros seront alloués à des universitaires américains, sans que l’on sache précisément pourquoi ni comment, alors même que nos propres universitaires français manquent cruellement de financement. Le problème réside dans la vision d’Emmanuel Macron concernant la langue française. Battons-nous pour une conception de la langue française telle qu’elle est réellement : une langue créolisée, partagée, commune.
Aurélien Taché
Il est essentiel de rappeler que nous comptons aujourd’hui 350 millions de locuteurs francophones à travers le monde, avec la perspective de doubler ce nombre d’ici trente ans. Toutefois, cette progression ne se concrétisera pas en comptant seulement sur les évolutions démographiques. Nous devons impérativement prendre conscience que l’investissement dans les systèmes éducatifs, notamment sur le continent africain où le nombre d’élèves augmente sans croissance proportionnelle des classes et des enseignants, constitue un enjeu majeur pour atteindre cet objectif. Par ailleurs, pour que le français ne soit pas perçu comme une langue coloniale, il convient de favoriser son apprentissage conjointement avec les langues vernaculaires et nationales. C’est précisément le sens du programme ELAN, particulièrement intéressant. Cette approche, qui nécessite des moyens, peut être accompagnée par l’APD. Au Maroc, un prêt de l’AFD de 130 millions d’euros permet actuellement de soutenir la formation des professeurs de français et en français.
Amélia Lakrafi
Je partage la pensée de mon collègue Herbillon et considère qu’il pourrait s’agir d’une nouvelle forme de néocolonialisme que de vouloir unilatéralement modifier la dénomination de cette langue. Nous sommes 350 millions de locuteurs, elle ne nous appartient pas et il paraît étrange de proposer de l’appeler « langue créole ». Dans ce cas, pourquoi ne pas l’appeler « langue basque » ou « langue corse » ? Chacun peut avoir son opinion sur la question et nous pourrions engager une réflexion à ce sujet, mais je doute que le changement de nom constitue l’urgence absolue. Concernant les niveaux de langue, je vous invite tous à visiter la Cité internationale de la langue française, lieu remarquable où l’on apprend notamment que la langue française compte 700 mots d’origine italienne, près de 800 mots provenant de l’arabe, et des mots d’origine wolof, sans oublier les emprunts à l’anglais et même au russe. Le français est une langue vivante et riche, dont nous pouvons être fiers. Il convient également de rappeler qu’il n’existe pas uniquement un français soutenu. La Cité internationale de Villers-Cotterêts explique parfaitement l’existence de plusieurs registres, parmi lesquels figure le français soutenu. Nous ne devons pas rester figés dans l’idée que ne pas parler un français parfaitement correct impliquerait de devoir s’exprimer dans une autre langue.
Dieynaba Diop
Ce travail traduit une volonté sincère de faire avancer la francophonie comme un espace vivant, pluriel et porteur d’avenir, en proposant des mesures concrètes et une vision ambitieuse, pour laquelle je remercie les rapporteurs. Ce rapport nous rappelle une évidence trop souvent oubliée : la francophonie n’est pas un héritage figé, mais une construction vivante, diverse et profondément ancrée dans les réalités du XXIe siècle. Elle ne se résume ni à la France, ni à une nostalgie du passé colonial, mais se trouve portée par des dynamiques multiples, souvent venues du Sud. Votre travail met également en lumière les fractures qui traversent l’espace francophone et souligne une réalité inquiétante : les engagements financiers de la France reculent. Ce désengagement survient au moment où le besoin de solidarité, de coopération et d’investissement dans la jeunesse n’a jamais été aussi urgent. Certains projets stratégiques sont fragilisés et ce désengagement budgétaire envoie un signal inquiétant, à contretemps des discours officiels. En ma qualité de présidente de la section France de l’APF, je m’inquiète d’autant plus que nous accueillons cette année la cinquantième session plénière de cette assemblée, alors même que des coupes drastiques sont opérées, allant à l’encontre de nos déclarations. La francophonie n’a de sens que si elle s’ancre dans une démarche de co-construction, de respect et de réciprocité. Le français ne peut pas constituer un outil d’influence s’il n’est pas d’abord un outil d’émancipation. Il représente un levier pour penser, créer et rêver ensemble, tout en promouvant des valeurs au service de la paix. Nous l’avons d’ailleurs constaté, avec Aurélien Taché, lors de notre déplacement à Thiaroye et je l’observe quotidiennement dans mes fonctions de présidente de la section française de l’APF. Je souhaiterais vous interroger sur la question de l’enseignement du français à l’étranger. Plusieurs pays renforcent actuellement l’enseignement du français, notamment le Vietnam. Comment pouvons-nous garantir que cette éducation soit perçue comme un atout et non comme une survivance coloniale ?
Bruno Fuchs
. Recentrons nos discussions sur le rapport lui-même.
Guillaume Bigot
Madame Chikirou, vous avez interpellé notre groupe sur ce sujet, mais je crois que vous avez mal compris nos propos. Il n’était absolument pas question de domination, mais plutôt de réintroduire une relation gagnant-gagnant, un principe de réciprocité dans lequel notre pays trouve également son intérêt. Notre objectif est de rompre avec ce discours permanent d’auto-flagellation et cette tendance à fermer les yeux sur certaines réalités. Sur la question juridique, je rejoins parfaitement vos arguments que je trouve particulièrement pertinents. Le droit français a été importé par la Chine, notamment le droit administratif et est un droit de tradition latine aux contours précis. En comparaison, le droit anglo-saxon donne véritablement l’impression d’un système immature, contraignant à développer constamment une jurisprudence onéreuse. Si les États-Unis, par leur puissance, voient leur système juridique imité, celui-ci demeure fondamentalement confus, alors que le droit français des affaires, comme notre droit administratif, offre un cadre structuré qui serait particulièrement utile dans ce contexte. Je considère par ailleurs qu’il faut cesser cette auto-flagellation permanente, même si nous ne siégeons pas en commission des affaires éducatives ou des affaires étrangères. Le Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et l’Agence de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (AERES) méritent d’être défendus, car dans toutes les disciplines scientifiques, de l’économie à la médecine, nous constatons une dévalorisation systématique de nos institutions. Cette situation s’explique notamment par la domination des publications américaines, dont la pertinence a d’ailleurs été questionnée durant la crise de la covid. Les nations assumées comme la Chine ou l’Inde ne s’auto-dévalorisent pas constamment. Nous évoluons malheureusement dans un environnement européen excessivement critique envers lui-même, amplifié par une mondialisation à dominante américaine qui encourage cette auto-dépréciation. Il est impératif d’en sortir pour développer une francophonie fondée sur l’égalité.
Bruno Fuchs
Chers collègues, notre ordre du jour appelle ce matin l’examen du rapport d’information de Mme Amélia Lakrafi et M. Aurélien Taché sur l’avenir de la francophonie. Ce travail très attendu aurait dû aboutir au moment du sommet de la francophonie de Villers-Cotterêts, ce qui n’a pas pu être le cas en raison de la dissolution de l’Assemblée nationale. Il sera finalement débattu, ce qui n’est pas plus mal, à une quinzaine de jours de la cinquantième session plénière de l’Assemblée parlementaire de la francophonie (APF), qui se tiendra à Paris et dans un moment où la francophonie est au milieu du gué, alors qu’un accord a été signé aux États-Unis, après des négociations au Qatar, concernant le conflit entre le Rwanda et la République démocratique du Congo (RDC). Ces faits interrogent sur la stratégie et sur l’influence de la francophonie. Nous pouvons nous demander si la France a une stratégie, alors que les dotations volontaires de la France au budget de l’APF vont passer de 350 000 à 150 000 euros et que celles à l’Agence universitaire de la francophonie (AUF), bastion très fort des études universitaires et de la mobilité francophone dans le monde, vont baisser de 75 %. La stratégie française et sa projection dans la francophonie suscitent donc des interrogations. La France exerce-t-elle encore une influence ? Croit-elle encore en la francophonie ? Pour ce rapport très attendu, vous avez mené de nombreuses auditions et tables rondes, au cours desquelles vous avez entendu près de 300 personnes. Vous vous êtes déplacés sur les continents nord-américain et africain, notamment au Maroc, en RDC et au Sénégal, ainsi qu’à Bruxelles. Notre commission étant réglementairement chargée de tout ce qui concerne la francophonie, il me semble particulièrement opportun qu’elle apporte sa vision et sa contribution à la réflexion légitime sur l’avenir de la francophonie au XXIe siècle. Je souhaite la bienvenue à nos deux rapports et leur cède la parole.
Jérôme Buisson
Je vous remercie pour ce rapport dont les recommandations sur le développement de nos relations avec les pays francophones, tant sur les plans économique, politique, qu’éducatif et culturel, sont parfaitement louables. Cependant, la présentation de ce document se trouve désormais entachée par la polémique lancée par Jean-Luc Mélenchon, que vous reprenez à votre compte. Cela est regrettable, car finalement, par la faute de ceux qui ont initié cette controverse, les médias ne retiendront probablement que cet aspect du rapport. J’aimerais partager deux réflexions. Premièrement, les langues constituent effectivement des organismes vivants qui évoluent. Vous évoquez une créolisation de la langue française, selon votre terminologie, mais au-delà de leur évolution, les langues tendent également à se différencier les unes des autres. Sans un pays référent qui influence et structure également le français, langue qui nous appartient à tous, les variantes linguistiques s’éloignent progressivement entre elles. L’histoire nous montre que des populations finissent parfois par ne plus se comprendre d’un territoire à l’autre, alors qu’elles partageaient initialement le même idiome. Il n’est donc pas déraisonnable de considérer que le français doit déterminer lui-même ses limites, mission que remplit notamment l’Académie française. Deuxièmement, certains héritages de la période coloniale représentent parfois un atout pour les pays concernés. La France elle-même a été colonisée durant de longues périodes et conserve des influences romaines ou arabes qui constituent aujourd’hui des richesses pour notre pays.
Aurélien Taché
Je m’associe aux propos de ma collègue. Concernant l’apprentissage du français dans certains pays, notamment le Sénégal : l’apprentissage de notre langue coïncide souvent avec l’entrée à l’école. Vous l’avez souligné pour Mayotte, mais c’est encore plus flagrant au Sénégal, les enfants arrivent à l’école sans parler le français. Ils doivent donc apprendre simultanément la langue et les matières enseignées. Sans accompagnement spécifique, cette situation démobilise et accentue la rupture scolaire. Je me souviens d’un exemple rapporté du Sénégal : autrefois, si un élève prononçait un mot en wolof en classe, le professeur le reprenait immédiatement, créant un sentiment d’insécurité linguistique, pour reprendre le terme des linguistes, avec des conséquences préjudiciables. Des initiatives remarquables comme le programme ELAN de l’OIF s’attaquent à cette problématique, et nous plaidons tous deux pour leur renforcement. Vous avez également évoqué le français comme langue scientifique, aspect qui a considérablement retenu notre attention. Nous avons constaté une progression extraordinaire de l’anglais dans les publications scientifiques. Notre rapport formule plusieurs propositions pour remédier à cette situation, notamment un classement francophone des universités, une alternative au classement de Shanghai. Ce dernier favorise indubitablement les universités anglo-saxonnes, les valeurs anglo-saxonnes, et j’irais jusqu’à dire la langue du capitalisme. Le classement francophone que nous proposons constituerait une avancée significative pour la francophonie scientifique à laquelle nous croyons fermement. Mme Amélia Lakrafi, rapporteure. Nous avons effectivement consulté de très nombreux chercheurs, notamment au Canada. J’ai été stupéfaite et franchement contrariée de constater que même dans les universités françaises, les chercheurs sont valorisés lorsqu’ils publient en anglais. Cette idée de classement francophone a émergé de nos échanges avec Slim Khalbous, recteur de l’AUF, qui fédère plus de 1 100 universités dans 125 pays, bien au-delà de la francophonie institutionnelle. Notre démarche ne vise pas à concurrencer l’anglais, ce qui serait vain, mais à proposer une complémentarité. Nous avons donc imaginé un « classement de Paris » – l’idée ayant germé à Paris au lendemain de l’inauguration du sommet de Villers-Cotterêts – qui serait complémentaire à celui de Shanghai et aux autres classements existants. Ce classement se veut francophone et durable, car nous souhaitons y intégrer une dimension environnementale.
Michel Herbillon
Je tiens à préciser qu’il ne s’agit aucunement de caricaturer la situation. Je reconnais pleinement que la langue française provient des apports de l’italien, de l’arabe, de l’anglais, de l’allemand et de bien d’autres langues, ce qui constitue sa richesse. Cependant, diffuser comme message à l’ensemble des locuteurs francophones, notamment à nos amis québécois qui se battent pour la défense du français, que notre langue s’appellera désormais non plus « langue française », mais « langue créole commune » représente une erreur. Cette proposition ne vise selon moi qu’à attirer la lumière vers une polémique, démarche habituelle de la part des auteurs de ce type de phrases. Je déplore sincèrement cette approche qui ne sert ni la francophonie ni notre pays.
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